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Entretien avec Patrick Jouin, un virtuose de la déco

Article par La rédaction , le 27/06/2008 à 12h27 , modifié le 04/05/2009 à 17h59 0 commentaire

Difficile d'énumérer tous les projets que Patrick Jouin développe depuis ces deux dernières années, une véritable explosion qui nous ferait presque oublier le designer pourtant lui aussi très prolifique, avec des meubles et objets pour les plus grands éditeurs : Kartell , Alessi...

Depuis deux ans, les travaux de Patrick Jouin, c'est une maison à Kuala Lumpur, en passant par sa récente rénovation de la boutique du joaillier Van Cleef, les restaurants et hôtels, réalisés pour Alain Ducasse ou bientôt Le Jules Vernes au deuxième étage de la Tour Eiffel ...

Votre collection « Solid » présentée il y a un peu plus de deux ans a été saluée par toute la profession. Elle mettait en œuvre un procédé innovant appelé la stéréo lithographie ou le prototypage rapide, pourriez-vous nous expliquer de quoi il s'agit exactement.

Luminaire-P.JouinPatrick Jouin : En fait cela regroupe plusieurs techniques de fabrication d'objets, plusieurs technologies. Le principe général c'est de modéliser un objet, grâce à l'informatique ce qui permet déjà de développer des formes beaucoup plus complexes qu'avant. Il était très difficile et très laborieux de dessiner une répétition de motifs très élaborés, or avec ce système, il suffit d'appuyer sur un bouton pour en avoir 10 000 si cela nous chante. La trois D (trois dimensions) permet de concevoir des choses d'une extrême complexité mais aussi de les décrire. Le second avantage de ces techniques est de s'affranchir du moulage, et se faisant de faire disparaître tous les problèmes s'y rattachant. Pour être plus clair, les difficultés pour un industriel sont les mêmes que pour une cuisinière avec son moule à gâteaux, mais pour une chaise, une pièce en céramique... L'existence d'un moule implique un registre de formes, elles doivent rester simples sous peine de voir les coûts de fabrication s'envoler. Avec ce système, on utilise un laser relié à un ordinateur dans lequel se trouve la modélisation de l'objet. Ce rayon Laser est placé au-dessus d'un plan sur lequel une raclette dépose une surface de 0,3 mm de poudre de résine, plus fine encore que du talc, le rayon passe en dessinant une forme et solidifie la poudre uniquement sur son trajet, sous l'effet de la chaleur elle fond. Une fois la strate faite, la raclette recommence et redépose une fine couche, et ainsi de suite... Chaque tracé du rayon sur une couche la relie par l'effet de la chaleur à la précédente. C'est une sorte de photocopie, gravure.
 
La démonstration que vous avez faite de l'exploitation possible de ce système, véritable révolution en marche dans le monde industriel, a-t-elle apporté des changements, des évolutions pour vous et votre agence. Qu'elles ont été les répercussions de ce succès ?

Patrick Jouin : Beaucoup de choses ont changé, j'étais designer industriel, mais on connaissait surtout mon travail d'architecte d'intérieur, je suis un peu sorti du bois grâce à mes réalisations, avec le Plazza Athénée... Donc j'étais content de rééquilibrer les choses et de montrer que le travail de l'agence c'était aussi le design (sans oublier la scénographie...). C'est aussi très probablement ce qui a engendré ma collaboration avec Kartell pour lequel j'ai fait récemment un cube de rangement et une chaise. Personnellement, ça m'a permis de découvrir des choses que j'avais en moi, mais que je ne savais comment exprimer. J'ai fait tout un travail autour de la peau depuis des années, et j'avais l'impression d'arriver au bout, je me disais « je suis en train de tourner en rond », je cherchais quelque chose. Quand j'ai découvert cette technologie, cela a vraiment été une étincelle, je me suis dit « c'est ça», il y a quelque chose là-dedans qui m'intéresse, je veux aller jusqu'au bout. Par ricochet cela a mis en lumière ce que l'on avait fait en architecture d'intérieur, des choses assez fortes, assez créatives, comme le bar à Las Vegas qui a gagné le titre de le plus beau bar du monde. D'une certaine façon cela m'a rendu plus visible.
 
Et dans l'ensemble de la profession qu'elles sont les conséquences ?

Patrick Jouin : Dans le métier, ces nouvelles technologies ont créé un réel mouvement, sans doute parce qu'elle répondent à la demande des consommateurs, avec la possibilité de customiser les pièces. Avec ce procédé, on peut créer à l'infini le même objet, comme changer des détails pour chacun d'entre eux. On est dans un système de production affolant, de répétition de chose. On construit x fois le même magasin Vuitton à travers le monde, et paradoxalement le consommateur à besoin de se sentir unique, il veut acquérir des choses uniques, c'est antinomique, mais terriblement humain. Il y a beaucoup de procédés de fabrication qui sont entrain d'émerger, comme le dépôt de fil et bien d'autres, pour l'instant on en est aux balbutiements, mais tous les jours ces technologies s ‘améliorent, deviennent plus rapides, plus précise et moins chères.
 
Vous parlez de l'amélioration de ces techniques, outre leur coût encore élevé, il y avait aussi leur lenteur, où en est-on ?

Patrick Jouin : C'était lent, mais c'était aussi court par rapport au processus classique de fabrication d'un prototype. Pour l'instant l'accélération va dans la précision.
Avant il y avait une tolérance de 12mm par couche, elle est désormais d'un quart de millimètre.
Donc, dans un même laps de temps, on fabrique quelque chose de 4 fois plus précis. L'accélération est là, en moins de trois ans, on est 4 fois plus précis. Certes, il fallait au départ 9 jours pour fabriquer une chaise, mais un prototype réalisé par un artisan demande en moyenne six mois de travail.
L'exploitation à des fins industrielles n'est pas encore valable, mais ce sera vite le cas. Pour un hôtel, nous avons besoin de 400 tirettes de rideaux, elles seront stéréo lithographiées, pour éviter des produits trop standards, dans ce cas de figure, on est entre l'industriel et l'artisanat.
Je peux faire ce que je veux, soit toutes identiques, soit toutes différents, le coût lui ne variera pas. C'est un bouleversement, cette technologie avance avec une rapidité hallucinante, je ne pense pas qu'on puisse l'arrêter.  On ne peut rien faire contre ce progrès. Imaginez, avec l'une de ces machines, on peut lancer la fabrication d'un vase, et le trouver le lendemain matin quasiment prêt, donc pour les maquettes, les prototypes, c'est super. Imaginez aussi,  je casse une pièce de mon ordinateur, je la modélise et hop le lendemain j'ai la pièce. Les musées ont saisi l'importance de ces nouveaux procédés, les pièces de la collection Solid ont été achetées par le MOMA à New York, le Centre Pompidou ...
 chaise-solid-P.Jouin
Comment vos collaborations avec les marques se mettent-elles en place ? Est-ce vous qui établissez un contact, qui proposez un produit, ou à contrario ce sont des commandes ?

Patrick Jouin : Il y pas de demande, c'est juste une envie de faire quelque chose ensemble. On ne sait pas quoi, on verra bien si ça nous mène quelque part, avec Kartell ça a été pareil. Kartell ne va jamais regarder des dessins envoyés comme ça, non, ce qui compte c'est plutôt des rencontres avec des personnalités. D'abord il y a le premier contact, il faut voir si on s'entend, ensuite on fait un croquis sur du papier, puis il faut le transformer en un produit, séduire les techniciens... Tout cela prend du temps et j'aime bien cette idée de prendre du temps, de ne pas se précipiter, pour faire vraiment quelque chose de valable. Parmi mes derniers projets réalisés, il y a une casserole à pâtes chez Alessi. Il a fallu quatre ans de mise au point, c'est un long processus. J'ai commencé à réfléchir, je me suis dit que faisant des restaurants avec Alain Ducasse, cela pourrait être intéressant de faire un truc tous les trois ensemble. On a eu l'idée de mettre la cuillère dans le manche dès le début du projet. Et puis Alain avait une recette de pâte à l'ancienne cuite comme un risotto. Après, est venu le travail du volume, l'arrondi de la cuillère qui correspond à celui du fond de la casserole, le couvercle plat qui permet de faire retomber dans le récipient les gouttes de condensation en le tirant au lieu de le soulever, la possibilité de gérer au mieux son ouverture, et petit détail, une forme dans le couvercle qui empêche la vapeur de s'échapper lorsque la cuillère n'est pas en place pour éviter de se brûler. Là, l'expertise d'Alain a été primordiale, tout cela demande beaucoup de temps d'ajustement. C'est le produit de l'année pour Alessi et puis il a toute une histoire autour des recettes d'Alain, des démonstrations... Avec Kartell, les choses se sont aussi faites comme ça. Finalement, j'ai fait un cube qui joue de la transparence du matériau, puis je me suis demandé ce que l'on pouvait faire après la chaise La Marie (de Philippe Starck) sur la transparence,  c'est comme cela qu'est naît la chaise Thalya, du nom de ma fille. Là encore, c'est une première technologique avec l'injection au gaz en transparence dans la structure.
 
Vous terminez une nouvelle lampe en collaboration avec des scientifiques, de quoi s'agit-il exactement ?

Patrick Jouin : J'ai développé avec Ziken une lampe conçue à partir d'algorithme sur le sommeil. Tout un travail sur les longueurs d'ondes (sortie décembre 07), suivant les rythmes du soleil, les ondes de la lumière. Il faut enlever les ondes bleues et blanches de toutes lumières qui stimulent la mélatonine et empêchent de dormir. Nous ne vivons plus avec le soleil, on est déréglé. Cela fonctionne vraiment, pendant les réunions tests, on s'endormait c'était terrible ! La grande différence avec d‘autres lampes, c'est que celle-ci est personnalisable, programmable en fonction des personnes. Pour le son, nous avons travaillé avec Krikor, un illustrateur sonneur mais on peut aussi aller en chercher ses propres illustrations sonores.
 Kartell-de-P.Jouin
Vous avez participé à la grande aventure de Vélib à Paris, en quoi consistez votre intervention ?

Patrick Jouin : Contrairement à ce qui est dit je n'ai pas dessiné les vélos, mais les stations et les panneaux d'affichages de la ville de Paris qui faisait partie intégrante du concours qui avait été lancé. Je suis parti autour de l'idée du végétal. Les potelets d'accroche ont un petit mouvement courbe comme un brin d'herbe penché, la colonne est aussi légèrement en pente, un peu conique, comme un arbre qui pousse. L'idée, c'était de faire que le contact soit le plus doux possible, il y a énormément de mobilier urbain dans Paris, je voulais réussir à faire que ce ne soit pas trop présent.
 
Quels sont vos projets en cours ?

Patrick Jouin : Nous préparons deux hôtels, l'un à Londres, l'autre à Paris, nous avons aussi un Campanile en cours, nous finissons uns immense maison de 3000 m2 à Kuala Lumpur, nous refaisons (avec mon associé, l'architecte Santi Manku) pour décembre le restaurant Le Jules Verne, situé au deuxième étage de la Tour Eiffel...

http://www.patrickjouin.com/

 
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